Samedi 31 Mars 2018
Rédigé par Romain Haillard. Modifié le 22 Mai 2018

Mai 68 : sous les pavés, Michel Guët et Claude Lesaulnier


Des pavés, la grève générale, un vent de liberté … A l’occasion du cinquantenaire des révoltes étudiantes, le Dailyneuvième se penche sur le printemps 1968. Mouvement de libération général, les événements de mai se racontent aussi dans le 9e arrondissement, à travers l’histoire de ses jeunes. Michel Guët et Claude Lesaulnier se souviennent. Récit.


De gauche à droite, Michel Guët et Claude Lesaulnier. Ils ont grandi ensemble dans le 9e arrondissement. Ils se retrouvaient souvent ici, sur un banc de la place José Rizal, près de la rue Choron (©Romain Haillard/D9).
De gauche à droite, Michel Guët et Claude Lesaulnier. Ils ont grandi ensemble dans le 9e arrondissement. Ils se retrouvaient souvent ici, sur un banc de la place José Rizal, près de la rue Choron (©Romain Haillard/D9).

«J’me souviens !» Dans un café de la rue des Martyrs, sous ses sourcils noirs et broussailleux, les yeux de Claude Lesaulnier s’illuminent. Il avait 17 ans le 10 mai 1968, c’était la Nuit des barricades. Attablé à ses côtés, son camarade Michel Guët. Il porte de petites lunettes rondes sur le nez et ses cheveux blancs sont ébouriffés. Lui avait 15 ans à l’époque. Il écoute son ami parler, tantôt amusé, tantôt distrait. Il connaît la musique, les deux comparses ont grandi ensemble dans le 9e arrondissement. Ils n’ont pas eu la même expérience, mais ils sont d’accord : le printemps 1968 a radicalement changé la société et leur vie.

Claude reprend son récit. Pour lui, tout commence un vendredi 10 mai, sur une petite place, au croisement de la rue Choron et de la rue Rodier, quartier Rochechouart. Ils sont cinq ou six copains – il ne se souvient pas bien – assis sur un banc, coincés entre un arbre solitaire et des pissotières. Aller au bar, voir les curés ou préparer un sale coup … Qu’importe ! Ce banc est le point de rendez-vous avant de faire quoique ce soit. C’est comme si c’était hier : «Notre pote Domi arrive, rouge comme une tomate, comme la veste qu’il porte. Ça fait depuis le 3 mai qu’il est mobilisé avec les étudiants. Mais là il nous sort : “C’est la révolution au quartier latin ! Ce soir on va pas chez le curé !”»

Michel Guët a conservé beaucoup d'articles et de revues de l'époque. Ici, l'hebdomadaire Noir et Blanc du 16 mai (©Romain Haillard/D9).
Michel Guët a conservé beaucoup d'articles et de revues de l'époque. Ici, l'hebdomadaire Noir et Blanc du 16 mai (©Romain Haillard/D9).

«Vous n’avez pas envoyé de pavés vous ?»

«C’était la première fois que je voyais ça de ma vie. Des flics partout. Une adrénaline, et en même temps la trouille.» Claude s’interrompt. Deux chaises plus loin, une femme âgée réagit au discours du vieux soixante-huitard. Michel s’adresse à elle, il est d’humeur badine : «Vous n’avez pas envoyé de pavés vous ?» Pas de réponse. «Sûre ?», insiste-t-il. «Non, mais en bas de chez moi, au boulevard Saint-Germain, il y avait une barricade ! Jacques Sauvageot [figure de mai 68, vice-président de l’UNEF à l’époque] m’a réveillée avec son mégaphone !» Chacun a une histoire à raconter. Claude reprend : «On arrive rue Gay-Lussac, on voit un roux joufflu donner des conseils pour fabriquer des barricades.» Le roux joufflu, c’était Daniel Cohn-Bendit.

Cette nuit du 10 mai, les étudiants occupent la rue et créent des espaces de débat. Vers deux heures, l’ordre est donné : plus de six mille policiers chargent. Les affrontements durent toute la nuit. Fernand Choisel, journaliste sportif à Europe n°1 – aujourd'hui Europe 1 – avait suivi les heurts. Claude s’en amuse : «Il commentait ça comme un match de foot, après cet épisode la radio était surnommée Radio Barricades !» Bilan de la nuit : 469 interpellations, une centaine de blessés chez les manifestants, 247 du côté des policiers.

La répression est telle que le mouvement devient général. Le 13 mai, les ouvriers tendent la main aux étudiants et défilent à leurs côtés. L’ORTF, télévision d’Etat, compte 170.000 manifestants. Un million de personnes dans les rues de Paris selon la CFDT. C’était la première manifestation de Michel Guët : «Imagine un peu, quand t’es gamin. Tu vois la foule, t’en vois pas le bout. Tu sens cette force, le sentiment de faire partie d’un tout. La solitude dans ce cas-là, ça n’existe pas. C’était ça pour moi, la manif du 13 mai.» Sans concertation, une grève générale sauvage gagne le pays, la première de l’histoire.

Michel relit un article du quotidien Le Monde du 21 août 1997 sur la "Marianne de 68". Prise par le photographe Jean-Pierre Rey le 13 mai 1968, cette photo est devenue un symbole (©Romain Haillard/D9).
Michel relit un article du quotidien Le Monde du 21 août 1997 sur la "Marianne de 68". Prise par le photographe Jean-Pierre Rey le 13 mai 1968, cette photo est devenue un symbole (©Romain Haillard/D9).

Le père Wareny leur laissait utiliser sa ronéo

«Un paradoxe amusant : en face du lycée Condorcet, il y avait une aumônerie. Les militants du lycée Jacques Decour, ils allaient voir le père Wareny et il leur laissait utiliser la ronéo pour tirer leurs tracts», se souvient Michel. Le vent de liberté ne soufflait pas seulement sur les têtes chevelues des étudiants, la tonsure des prêtres aussi été chahutée. Claude avoue, un brin moqueur : «Le pêché de chair avant c’était quelque chose… Mais même là, à la confession, les curés étaient curieux. J’y connaissais rien moi, mais le prêtre me demandait comment ça se passait avec les filles.» Michel le reprend : «Ils n’étaient pas trop voyeuristes non plus… Par contre, c’était le moment curieux des prêtres-ouvriers, des religieux syndiqués à la CGT !» Claude admet, mais n'en démord pas : «C’est surtout le début des prêtres qui défroquaient [quitter les ordres]  Les deux explosent de rire, ils tombent d’accord. Michel abonde : «Il y avait une expression : “il n’y a plus que les curés qui pensent à se marier”.» Les mœurs sont ébranlées.

Mai 68, c’était surtout ça, bouger les lignes, faire trembler le vieux monde. Michel Guët prend un air plus grave : «Il y avait une chappe de plomb sur la société. Les vieux pouvaient être violents, ma mère m’avait déjà déchiré une veste parce qu’elle faisait mauvais genre. A la maison, c’était sois jeune et tais-toi !» Claude acquiesce : «J’espère sincèrement que les gosses d’aujourd’hui n’ont pas peur de leurs parents comme j’avais peur des miens …» Avant de poursuivre : «Et à l’époque, un mec de trente ans pour nous, c’était un vieillard ! A 23 ans, un homme ou une femme pouvait être marié avec deux gosses.» Michel opine, une frontière était tracée : «Le camp des adultes et le camp de la jeunesse … Avec 68, même si certains acceptaient l’ordre établi, on s’est senti comme une nouvelle force.»

Claude Lesaulnier a écrit un livre sur ses souvenirs de Mai 68 : "Wonderful 68 et autres récits de Mai". Il pense l'éditer prochainement (©Romain Haillard/D9).
Claude Lesaulnier a écrit un livre sur ses souvenirs de Mai 68 : "Wonderful 68 et autres récits de Mai". Il pense l'éditer prochainement (©Romain Haillard/D9).

«Quand mai est arrivé, je me suis évadé.»

Pour les deux amis, le printemps a été un véritable apprentissage de la politique. Au début, ils ne connaissaient pas grand-chose à tout ça. «On ne faisait même pas la différence entre un trotskyste et un anarchiste. On était jeune et innocent, on débarquait», raconte Claude Lesaulnier. Michel ajoute ironiquement : «Pour nous, les trotskystes et les anars, c’étaient des cocos.» Claude plonge dedans : «Une rumeur courrait. Castro avait besoin de bras pour cultiver la canne à sucre.» Puis il prend un ton solennel : «Si vous allez à l’ambassade de Cuba, ils vous donnent là-bas un billet d’avion et puis vous partez comme les Brigades internationales dans l’Espagne de 1936.» Il s’arrête pour rigoler avant d'expliquer : «Avec un copain, on y est vraiment allé, devant l’ambassade. Deux bonhommes devant nous ont rembarrés, ils nous ont dit : “c’est l’extrême droite qui fait courir ça”… Brigade internationale mon cul ! On était triste, on était fou de joie à l’idée d’aller à Cuba !»

Au-delà de la politique, 68, c’était l’émancipation. Michel efface son sourire en coin et devient sérieux : «On a commencé à penser par nous-même, ce n’était pas du copier-coller.» Claude aussi abandonne son air guilleret : «Ma mère m’avait prévenu : “tu n’iras pas au lycée”. Je m’en foutais un peu, mais un jour en 1965, elle m’a emmené à l’usine Wonder pour signer un contrat d’apprentissage. J’étais ajusteur pour les chaînes de montage de piles. J’étais surtout malheureux. Quand mai est arrivé, je me suis évadé.»
 

FRISE. Le 9e arrondissement a fait son mai 68


«J’aurais été quelqu’un d’autre»

Cinquante années se sont écoulées depuis, la tempête est passée, l’héritage reste. Michel Guët a été éducateur spécialisé, moniteur de voile, directeur d’établissement pour des auberges de jeunesse. Son parcours est selon lui le prolongement de son engagement. Claude Lesaulnier a été travailleur social aux Mureaux, puis journaliste et enseignant. Deux expériences, un même constat : «Je ne serais jamais devenu journaliste», fait remarquer Claude. Michel réagit : «Sans Mai 68 et certaines rencontres, je n’aurais jamais repris mes études.» Mais rien n’a changé. Claude reprend son air enjoué : «C’est marrant, ça me fait vraiment penser quand on part en Bretagne faire de la voile ensemble. On se pose sur le bateau tous les deux, Michel a toujours sa Guinness – la même qu’on buvait au général Lafayette dans le 9e – il allume sa pipe et on joue à “Tu t’souviens ?”»
 

VIDEO. Michel Guët, un pavé dans la mare



Romain Haillard

Infos pratiques

Vous pouvez consulter le catalogue photographique de mai 68 sur le site Roger Viollet, agence parisienne de photographie.




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