Jeudi 7 Décembre 2017
Rédigé par Kevin Denzler et Victor Hamard. Modifié le 13 Décembre 2017

Le centre d'accueil de nuit de la cité Charles-Godon : un refuge pour les mineurs isolés étrangers


Au 2 bis cité Charles-Godon, dans le 9e arrondissement parisien, un centre de l’association Coallia accueille chaque soir de jeunes migrants, mineurs et isolés. Afghans, Marocains, Erythréens, Maliens… Ils n’ont pas la même nationalité, ne parlent pas la même langue, mais la nécessité de trouver un refuge, un repas et un peu de chaleur pour la nuit les réunit.


Quelques jeunes migrants isolés accompagnés par des membres de l'équipe du centre ©Victor Hamard
Quelques jeunes migrants isolés accompagnés par des membres de l'équipe du centre ©Victor Hamard

«Moi, je veux devenir footballeur.» Dans un français timide, Moussa, un jeune Malien de quinze ans, témoigne. Il est arrivé à Paris il y a maintenant trois mois. Son histoire, c’est celle d’un adolescent qui n’avait rien à perdre. Alors il est parti de Ségou, une petite ville malienne située à 230 km de Bamako, la capitale. Il a traversé son pays, puis l’Algérie, puis le Maroc. Il a escaladé les quatre rangées de barbelés de Melilla, avec 437 personnes. Ses mains meurtries en gardent les traces. Puis Barcelone, où il n’a pas voulu rester. C’était la France ou rien. 

Des jeunes comme Moussa, le centre Charles-Godon en accueille 29 ce soir-là, malgré une capacité de 50 places. Ils ont tous leur histoire et un passé souvent lourd. Certains l’évoquent, d’autres restent muets, comme plongés dans des pensées qui ne regardent qu’eux. 22 nationalités différentes, c’est ce qu’a décompté Namik Gadouche, responsable du centre depuis son ouverture, le 20 mars 2017.  Son but ? «Répondre aux besoins primaires de ces jeunes arrivants, qui ne sont souvent pas satisfaits», déclare Namik. Alors chaque jour, de 18 heures à 8 heures 30 environ, le centre de 600 mètres carrés les accueille, les nourrit et prend soin d’eux. Car c’est bien évidemment la nuit que ces jeunes «sont les plus vulnérables ». 
Moussa et deux autres jeunes s'essaient au dessin ©Victor Hamard
Moussa et deux autres jeunes s'essaient au dessin ©Victor Hamard

« La mairie ne veut pas qu’on parte »


A l’origine du centre Charles-Godon, une décision de la maire de Paris, Anne Hidalgo. Puis une collaboration avec Delphine Bürkli, la maire du 9e arrondissement. Une initiative que Namik trouve admirable : «C'est merveilleux de voir que les politiques arrivent à mettre leur étiquette de côté pour certaines causes.» S’en est suivi un appel d’offre pour reprendre ces anciens locaux ANPE, remporté par Coallia, une association forte de 3200 salariés spécialisés dans l’accompagnement social et la réinsertion. 

L’association, fondée en 1962 oeuvrait alors, sous l’impulsion de son premier président Stéphane Hessel, à la reconstruction des pays tout juste décolonisés. Charles-Godon, c’est l’histoire d’une réussite. Une réussite politique mais surtout sociale. Si Syneth, une des assistantes sociales présente depuis l’ouverture du centre, reconnaît que les voisins se sont d'abord montrés méfiants, ils sont aujourd’hui les premiers à déposer habits et nourriture, bien que celle-ci ne soit pas acceptée par le centre pour des raisons sanitaires. Le centre s’est installé dans le quartier et une vraie symbiose s’est créée. A tel point qu’aujourd’hui la mairie ne veut pas les laisser déménager et que des négociations sont en cours pour proposer aux jeunes des activités journalières. 

Le social dans la peau


Si Namik Gamouche est présent presque continuellement au centre, plusieurs travailleurs sociaux se relaient chaque soir pour assurer son bon fonctionnement. Léa, une jeune assistante sociale, se confie : «On craque à tour de rôle. Si vous ne faites pas les choses avec amour, vous ne tenez pas longtemps.» A la spontanéité de Léa s’ajoute la réflexivité de Namik qui, avec quatre langues parlées et de nombreuses années d’expérience dans le social, demeure le premier contact de nombreux jeunes. Pierre angulaire du dispositif, il avoue prévoir le rythme de ses journées en regardant la météo sur Euronews. «Si la mer est calme à Lampedusa, je sais que j’aurai beaucoup de boulot dans quelques semaines», déclare-t-il souriant.

Syneth et Léa, les deux salariées de Coallia, s’occupent des jeunes jusqu’à 23 heures. Dîner, discussions dans la mesure du possible, cours de français improvisés… Les jeunes sont libres de faire ce qu’ils veulent, quand ils le veulent. Léa y tient : «Nous sommes là s’ils ont besoin de nous, évidemment. Mais ils sont libres, hors de question de leur imposer quoi que ce soit.» C’est ensuite au tour de quatre agents de sécurité de prendre le relais et d’assurer le bon déroulement de nuits parfois agitées. Guy et Boris notamment, qui ont, eux aussi, la fibre sociale. Ils parlent anglais et travaillent depuis plusieurs mois au centre. Ils deviennent souvent des oreilles, très appréciées des jeunes migrants. Autant de femmes et d’hommes extrêmement investis et bien conscients de l’importance de leur mission : l’accompagnement des jeunes dans l’attente de l’entretien avec le DEMIE (Dispositif d'Evaluation des Mineurs Isolés Etrangers). Une étape susceptible de changer leur vie. 

Un entretien déterminant

 
Le DEMIE est désormais géré par la Croix-Rouge après que la mairie de Paris a délégué cette tâche à l’association d’aide humanitaire. A proximité du métro Ménilmontant, des évaluateurs sont chargés de déterminer si le jeune en question est mineur. Pour ce faire, ils s’appuient principalement sur le récit de vie des jeunes migrants et sur les éventuels documents d’état civil présentés par ces derniers. L’espace d’une heure, ils sont interrogés sur leur parcours, eux qui ont bien souvent traversé terre et mer pour tenter leur chance sur le Vieux Continent. 

Si le jeune est reconnu mineur, il obtient l’Aide Sociale à l’Enfance et les droits prévus par ce dispositif : soins, logement et scolarisation, conformément à l’article 20 de la Convention internationale des droits de l’enfant qui prévoit que «tout enfant temporairement ou définitivement privé de son milieu familial a droit à une protection et à une aide spéciale de l’Etat». Problème : de plus en plus de jeunes arrivent en France, et le dispositif s’engorge. En théorie, les jeunes sont censés être auditionnés dans les cinq jours suivant leur arrivée dans l’Hexagone. La réalité est souvent autre et certains jeunes patientent parfois deux semaines avant d’être entendus par le DEMIE. Un constat que Namik ne nie pas : «Le dispositif est totalement saturé et les évaluations tardent parfois à être réalisées. Les jeunes doivent souvent attendre plusieurs jours. Au maximum, cela prend 20 à 25 jours. Mais cela demeure vraiment exceptionnel

(In)différences


Tous les matins, Namik accompagne les jeunes au DEMIE. Adolescents pour la plupart, ils ne laissent personne indifférent dans les wagons du métro parisien. «Certaines personnes ont peur et s’accrochent à leur sac, d’autres sont très conciliantes et veulent les aider. La dernière fois, une dame m’a donné un billet de 50 euros pour eux. Je lui ai fait comprendre que ce n’était pas mon rôle.» Une fois accompagnés jusqu’aux locaux de la Croix-Rouge, la mission de Namik et de son équipe s’achève. Certains migrants reviendront dans le centre le soir même. D’autres n’y remettront jamais les pieds. Les salariés de Coallia ignorent bien souvent l’issue de l’entretien. «C’est une donnée difficile à gérer, car on s’attache rapidement à eux », reconnaît Léa. 

Une nouvelle journée commence alors pour ces jeunes. Les plus chanceux auront l’opportunité d’être entendus par le DEMIE. Les autres devront patienter, bien souvent dans le froid, le département ne disposant pas de structure effective pour les accueillir en journée. Namik admet l’existence d’une faille importante : «C’est un gros problème. La journée, ils ne sont pas pris en charge, on ne leur propose pas d’activité. Il y en a qui vont à la Tour Eiffel, aux Tuileries, d’autres qui restent aux alentours du DEMIE. Ils sont laissés à la rue… » L’ouverture du centre Coallia à 18 heures représente bien souvent une échappatoire pour ceux qui ont passé la journée dehors. Alors que 18 000 mineurs isolés étrangers seraient actuellement présents sur le territoire français, ce soir à la cité Charles-Godon, ils ne sont que 29.
17 heures 30 la table est prête. Le centre va ouvrir ses portes ©Victor Hamard
17 heures 30 la table est prête. Le centre va ouvrir ses portes ©Victor Hamard

Après la pluie, le beau temps


L’horloge affiche 17h48 quand une vingtaine de mineurs se présentent devant le rideau métallique du centre. Léa demande à Namik de les laisser rentrer. Ils sont sous la pluie et dans le froid. D’abord réticent, Namik finit par céder, touché par l’empathie de sa collègue. Les jeunes s’installent dans la pièce à vivre, pressés de se diriger vers la douche. Ils sont ensuite répartis dans des chambres de deux, de trois ou de quatre. Les adolescents, souvent exténués après une journée passée dans les rues parisiennes se voient distribuer un kit sanitaire : brosse à dent, dentifrice et crème. Puis vient le moment du repas. Au menu ce soir-là : soupe de courge, riz et poulet. 

Quelques migrants sont là depuis quelques jours et ont eu le temps de créer des affinités. Les autres paraissent déboussolés. Dans la pièce à vivre, située au rez-de-chaussée, la réalité est multiple. Certains sourient, d'autres sont taciturnes. Enfoncés dans des canapés, certains semblent broyer du noir et restent en retrait. D’autres passent le temps sur leur téléphone. Réunis autour d’une table, des Afghans s’essaient à l’origami sous l’impulsion de Giulabshah, expert en la matière. Dans le centre, dont les murs sont ornés de dessins de jeunes migrants, le partage est le maître mot. Une dizaine de mineurs s’échangent stylos, feuilles de papier et conseils. La barrière de la langue demeure pourtant un frein. «On essaye de créer des mélanges de communautés, mais souvent nos efforts s’avèrent vains», indique Namik. 

Au son de l’alarme incendie, pas de signe de panique. Ceux restés dans leur chambre descendent tranquillement, accompagnés de Boris, l’un des vigiles. Fausse alerte, aucun feu ne s'est déclaré. Quelques minutes plus tard, Namik reçoit un appel. La Maison d’Accueil de l’Enfance lui indique que deux jeunes ont été recueillis par la police du 14e arrondissement. Ils seront confiés au centre et passeront la nuit au chaud. Quelques Marocains se rassemblent dans la cour. Parmi eux, Abdelaziz, 16 ans, ne cesse de taquiner ses camarades. Pour lui, l’entretien au DEMIE s’est avéré positif. Il bénéficiera de l’Aide Sociale à l’Enfance pendant au moins deux ans. «Au Maroc, il n’y a pas de rêve. Je travaille depuis l’âge de neuf ans. J’espère pouvoir faire venir ma famille et construire ma vie ici.»

 
Kevin Denzler & Victor Hamard
 
 
 

 



Début janvier, vous pourrez retrouver le portrait d'un de ces jeunes...

Infos pratiques :

Centre Coallia 
2 bis cité Charles-Godon
75009 Paris
Ouvert à partir de 18heures 
Métro : Saint-Georges (ligne 12)


 




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