Dimanche 15 Avril 2018
Rédigé par Robin Bjalon. Modifié le 18 Avril 2018

A Pigalle, les travailleurs du sexe manifestent contre la pénalisation des clients


Hier après-midi, travailleurs et travailleuses du sexe se réunissaient à Pigalle pour s’opposer à la loi de pénalisation des clients instaurée en 2016. Depuis deux ans, les agressions ont augmenté et les conditions de travail se sont dégradées. Une situation invivable pour beaucoup d’entre eux.


Près de 250 travailleurs et travailleuses du sexe se sont retrouvés Place Pigalle avant de marcher ensemble vers la Place de la République © Robin Bjalon/D9
Près de 250 travailleurs et travailleuses du sexe se sont retrouvés Place Pigalle avant de marcher ensemble vers la Place de la République © Robin Bjalon/D9
«Arrêtez l'hypocrisie. Pas nos clients!», « Sexwork is work. My body is my business» (« Le travail sexuel est aussi un travail». «Mon corps mon business»), «Vous couchez avez nous, vous votez contre nous !». Les pancartes brandies par les travailleurs et travailleuses du sexe présents à Pigalle hier après-midi sont sans équivoque : toutes dénoncent les conséquences de la loi de pénalisation des clients. Depuis 2016, le client est passible d’une amende de 1 500 euros mais cet arsenal répressif n’a fait qu’empirer la situation selon Mylène Juste, Secrétaire générale du Strass, qui a organisé cette manifestation. «La hausse des agressions, l’augmentation des rapports sexuels sans préservatif, la baisse des revenus, la dégradation des conditions de vie et de travail et le rapport de plus en plus déséquilibré entre le travailleur et le client sont les résultats cinglants de cette loi» regrette-t-elle.

Un constat fort, appuyé par la publication jeudi dernier d’une enquête menée par Hélène Le Bail, chercheuse au CNRS, avec 12 associations, sur les deux ans de la loi d’avril 2016. L’étude a été menée auprès de plus de 600 personnes et une vingtaine d’associations pendant plusieurs mois. Les conclusions sont sans appel : selon le rapport, 78 % des personnes interrogées «sont confrontées à une baisse de leurs revenus». Un autre point majeur pointé du doigt, la hausse des agressions : «42% des travailleurs et travailleuses du sexe sont plus exposés aux violences depuis d’adoption de la loi» écrivent les chercheurs.

«Un climat de violence quotidien»

Les manifestants place Pigalle samedi après-midi, brandissant des pancartes ©Robin Bjalon/D9
Les manifestants place Pigalle samedi après-midi, brandissant des pancartes ©Robin Bjalon/D9
En 2015, l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH) avait recensé plus de 30 000 travailleurs et travailleuses du sexe sur le territoire national et près de 90% sont des femmes. Parmi elles, Maytag, 27 ans, vit dans ce «climat de violence quotidien». Pour elle, la situation a changé depuis deux ans : «quand j’ai commencé il y a neuf ans, j’étais mineure, on ne voyait pas ce qu’on peut voir aujourd’hui. Les violences physiques et verbales sont aujourd’hui devenues monnaie courante. Certains clients ne viennent plus car ils ont peur de se prendre une amende. Donc on a moins de clients. Qui dit moins de clients dit baisse des revenus, donc on est obligé d’accepter tout et n’importe quoi.» Un cercle vicieux que la loi aurait facilité selon Georges* et Madona* : «C’est clairement cette loi de 2016 qui a tout changé. Avant, on pouvait choisir nos clients et négocier au préalable les «conditions» du service demandé. Ce n’est plus le cas.»

Pourtant, la hausse des violences n’est pas l’unique conséquence. Le risque de transmission de maladies a aussi augmenté. Selon l’étude de Hélène Le Bail, 38 % des interrogés «rencontrent plus de difficultés à imposer le port du préservatif». Une situation alarmante pour Sarah-Marie Maffesoli, 40 ans et en charge du programme de protection santé des travailleurs du sexe de l’ONG Médecins du monde  : «c’est un énorme problème non seulement pour les travailleurs et travailleuses du sexe, mais pour toute la société. C’est véritablement une question de santé publique !» Maytag enchaîne : «le risque est double au niveau physique puisque les villes mènent également une politique répressive : des arrêtés municipaux sont pris pour chasser les travailleurs et travailleuses du sexe. Ils se retrouvent donc poussés hors des villes, dans des lieux plus isolés, et donc potentiellement plus dangereux.» En France, la loi interdit de louer un logement pour se prostituer ou de blanchir l’argent de la prostitution, ce qui oblige souvent les travailleurs et travailleuses du sexe à offrir leurs services en extérieur.

Un statut à faire évoluer ?

Richard, 19 ans, manifeste pour que les travailleur·ses du sexe deviennent entrepreneurs et entrepreneuses © Robin Bjalon/D9
Richard, 19 ans, manifeste pour que les travailleur·ses du sexe deviennent entrepreneurs et entrepreneuses © Robin Bjalon/D9
Depuis plusieurs années, de nombreuses associations ou syndicats comme le Strass militent donc pour une «décriminalisation du travail sexuel» afin de faciliter l’exercice de la profession. Richard*, 19 ans, est «escort-boy» depuis plus d’un an pour payer les frais de santé de son père. Il aimerait aller encore plus loin : «pourquoi pas devenir autoentrepreneur ? Cela nous permettrait la reconnaissance d’un statut et donc de droits du travail que nous n’avons pas actuellement.» Les travailleurs et travailleuses du sexe bénéficie d’une mutuelle que depuis l’an passé mais n’ont toujours ni protection sociale, ni droit à la retraite. Mylène Juste, du Strass, résume : «nous souhaitons être reconnus comme des citoyens et des citoyennes normaux. Tout simplement.» En attendant de potentiels changements législatifs, tous ont une crainte : «que demain, tout recommence : les mensonges de l’Etat qui ne nous protège pas, et les violences gratuites des clients.»

* : les prénoms ont été modifiés

Robin Bjalon 



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