Mardi 7 Mars 2017
Rédigé par Maroussia Wosiak. Modifié le 21 Mars 2017

Triste portrait de Chez nous


L'Union des Étudiants juifs de France (UEJF) organisait, hier soir, la projection du long-métrage Chez Nous de Lucas Belvaux au cinéma des 5 Caumartin. Le producteur du film, David Frenkel, était présent pour discuter avec le public du film et de la montée de l'extrême droite en France.


Dans le film, Catherine Jacob incarne une présidente d'un parti d'extrême droite, ressemblant fortement au Front National © Synecdoche / Artémis Productions
Dans le film, Catherine Jacob incarne une présidente d'un parti d'extrême droite, ressemblant fortement au Front National © Synecdoche / Artémis Productions

Une cinquantaine de personnes est venue assister à la séance, ce lundi soir, organisée par l'Union des étudiants juifs de France. Dans la salle du 5 Caumartin, c'est un public plutôt jeune qui s'apprête à regarder un triste portrait du Pas-de-Calais - Chez Nous, un film du réalisateur belge Lucas Belvaux  - où un parti d'extrême droite prend de l'ampleur lors des élections municipales. Pour un des organisateurs de la soirée : « C'est important de montrer ce film car c'est rare de réaliser un long-métrage en France sur le Front National et son implantation dans une ville. » L'objectif du film et de l'UEJF - qui milite au quotidien contre l'extrême droite - avec cette séance était de faire réfléchir sur la nouvelle stratégie du FN pour paraître respectable et ainsi gagner des voix. 


Vie et ville chamboulées

Le film s'ouvre sur un panorama du bassin minier. Les terrils, l'agriculture intensive, les corons et les zones commerciales impersonnelles rythment le paysage meurtri par les guerres passées et les batailles à venir. Pauline Duhez (Emilie Dequenne), infirmière libérale, parcourt ce territoire où elle a grandi. Fille d'un métallurgiste communiste et d'une mère qui travaillait à la cantine scolaire, elle incarne la simplicité et la bonhomie populaire. Ses patients, souvent d'origine modeste, l'adorent.

 

​A Hénart, ville fictive dont le nom est inspiré de la ville d'Henin Beaumont, les élections municipales se préparent. Un parti d'extrême droite au passé douteux, le Rassemblement national populaire (RNP), cherche une tête de liste pour partager l'affiche avec sa dirigeante, Agnès Dorgelle (Catherine Jacob). Un vieux militant du parti et médecin fortuné, Philippe Berthier (André Dussolier) propose le poste à Pauline. Séduite par le discours d'Agnès Dorgelle, très différent de celui que tenait l'ancien chef du parti, elle finit par accepter. Sa vie et la ville sont chamboulées. Les langues se délient, le passé resurgit et un champ de bataille s'établit. 

Bassin miné

Le film de Lucas Belvaux tire le portrait de la municipalité d'Hénart à travers celui de Pauline. Elle symbolise l'évolution de la ville, d'un territoire populaire marqué par la lutte ouvrière à une proie pour les discours populistes. De bassin minier, le Nord s'est transformé en un bassin miné. Miné par les inégalités sociales, la petite délinquance, le chômage, l'exclusion sociale et l'immigration clandestine. Autant de signes interprétés comme l'échec des partis républicains.

Pauline est déçue par la politique et surtout par les politiques. "Voter, ça ne sert à rien", affirme-t-elle dans l'élégante demeure de Philippe Berthier. Avec Agnès Dorgelle, elle croit pouvoir changer les choses. Devenue candidate RNP, Pauline voit des tensions émerger. Son père la renie, une amie organise une manifestation antifasciste, un couple d'amis divorce, ses patients d'origine immigrée s'éloignent et elle n'est plus la bienvenue dans les quartiers populaires. Dans la ville, le racisme ordinaire se développe et des rixes sont organisées par des néo-nazis. Pour l'une des représentantes de l'UEJF, « cette oeuvre montre que l'opposition à l'extrême droite est une tâche difficile dans une telle ville. On est opposé à un rouleau compresseur. Son idéologie se propage très facilement dans le peuple car le parti en appelle au peuple et parle en son nom.»

Critique médiatique

Parmi les complices du RNP, la presse, à la fois omniprésente et inexistante, est montrée du doigt. En arrière-plan, le film dénonce la promotion par les médias d'une atmosphère anxiogène en France. Ils parlent de l'augmentation du chômage, de la menace terroriste, de l'illégitimité des politiques et la médiatisation des discours d'Eric Zemmour.
La question du rôle médiatique sur la progression du Front national aux différentes élections en Frnace a animé le débat qui a suivi la projection. Pour David Frenkel, producteur du film et présent à la soirée pour discuter avec le public :
« Les médias ont joué aux apprentis sorciers avec Marine Le Pen car elle fait une bonne audience. Il y a de l'autocensure dans les médias. Ils participent à alimenter un climat anxiogène. Les dirigeants de chaîne doivent prendre leurs responsabilités. Aucun média n'a dit que le scénario du film pouvait arriver et que c'était dangereux.» 
Les médias sont clairement devenus un moyen pour l'extrême droite de diffuser leur idéologie. L'utilisation des réseaux sociaux et de "fake news" (avec le site Hénart Vérité) par la fachosphère permet d'influencer toutes les générations. 
Si les médias ne jouent plus leur rôle de contre-pouvoir contre l'extrême droite, une spectatrice se questionne : «Comment, à notre niveau, peut-on lutter efficacement contre le FN ?» Pour le producteur, la réponse est simple : parler de son film, notamment aux électeurs tentés par le vote FN. Dans la salle, de nombreux éducateurs de l'association Coexist sont appelés par David Frenkel et l'UEJF à diffuser ce film auprès de la jeunesse. 
Un organisateur de la soirée  (à g.) et David Frenkel  (à dr.) lors du débat qui a suivi la projection du film © Maroussia Wosiak
Un organisateur de la soirée (à g.) et David Frenkel (à dr.) lors du débat qui a suivi la projection du film © Maroussia Wosiak

Oeuvre engagée

Le film est sorti le 22 février dernier. « La date n'a pas été choisie au hasard. On voulait peser dans le débat politique lors de la présidentielle. J'ai envie de croire que ce film peut changer les choses », espère David Frenkel. Il affirme que dans cette fiction, tout est vrai sur le FN dans le Nord. « L'objectif est de montrer l'entreprise de dédiabolisation de Le Pen. Faire tomber le masque et prouver que l'ADN du parti reste le même », ajoute-t-il. Dans une interview donnée au site allociné.fr, le réalisateur se dédouanait :  « Chez Nous est une oeuvre engagée, mais pas militante ! » N'en déplaisent aux cadres du FN qui ont violemment attaqué le film dès la sortie de la bande-annonce, incitant sur les réseaux sociaux et les plateaux télé à ne pas aller voir ce "navet". Un film qui dérange. "L'art permet de toucher différemment les gens que des essais, que des journaux", conclut David Frenkel.

 

Maroussia Wosiak


 


Infos pratiques

Les 5 Caumartin 
101 rue Saint-Lazare
Ligne 3 et 9 Havre-Caumartin
CHEZ NOUS de Lucas Belvaux (01h58)
Séances à 11h40 (6,50€) – 14h00 – 16h15 – 18h30 – 20h45 


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