Eric Garnet devait être diplomate, Anne de Galard commissaire priseur... Ils sont associés depuis 2004 au sein de GO-N Productions. Installée 23 rue Chauchat, leur société assure la production de dessins animés à succès. Rencontre.
Il se destinait à être diplomate. Logique quand on a fait l'Institut d'études politiques de Paris, section relations internationales. Mais au cours de stages en ambassade à l'étranger, Eric Garnet découvre aussi le monde de la communication et du marketing. Et de nouvelles perspectives... Elles le conduisent, à partir de 1989, à être conseil médias chez Carat, chargé de mission chez Havas Media International puis, à la société Antefilms, chargé du développement du département animation et des programmes jeunesse. Il y est promu directeur des ventes puis des coproductions internationales.
C'est là qu'il rencontre Anne de Galard, au parcours tout aussi animé. Après des études de droit et d'histoire à Paris, elle s'orientait, tout aussi logiquement, vers la carrière de commissaire priseur. Mais là encore, c'était sans compter sur les stages. Finis les objets d'art et les antiquités! Harpo Films, filiale cinéma d'Antefilms, lui fait découvrir les bonheurs de la production. Des cours de développement de scénario à New-York étoffent son bagage et son anglais. Deux ans plus tard, elle retrouve Antefilms... et devient assistante de production aux côtés d'Eric Garnet, puis directrice de développement.
Tous deux quittent Antefilms en 2004 pour fonder GO-N Productions. Interview.
Présentez-nous GO-N Productions...
GO-N Productions : C'est une société de production audiovisuelle spécialisée dans le développement et la production de programmes d'animation destinés aux enfants de différentes tranches d'âges et aux adolescents, pour une diffusion TV et multimédia, nationale et internationale.
Comment naissent les projets ?
GO-N : Ils peuvent être apportés par des graphistes, des scénaristes. Ils peuvent être aussi des adaptations de bandes dessinées, de livres pour la jeunesse - dont la France est l'un des premiers producteurs du monde -, ou bien être un projet original.
Quelles sont vos réalisations ?
GO-N : La première a été "La famille Trompette", une série de 26 épisodes adaptés des albums (5 millions d'exemplaires vendus) du britannique Kill Murphy pour les enfants de 4 à 6 ans. Produite pour TF1, Disney France et la BBC, elle est diffusée avec succès sur ces chaînes depuis 2007. La saison 2 a été récemment livrée. Le projet avait été initié en Angleterre, où ils cherchaient un partenaire pour le financement.
Puis nous avons produit la série "Lou", adaptation de 52 épisodes des bandes dessinées de Julien Neel éditées chez Glénat. Les aventures de cette pré-ado (la cible est les 8-12 ans) ont eu un succès incroyable: le tome 5, sorti en novembre dernier pour le Salon du livre, est l'ouvrage qui a connu le meilleur démarrage, toutes catégories confondues ! Et il a reçu le prix Jeunesse à Angoulême. La série, coproduite avec les éditions Glénat, la participation de M6 et Disney France, avec le soutien du CNC (centre national du cinéma) est à l'antenne sur M6 (meilleure audience après le Petit Nicolas le dimanche matin) et Disney depuis avril 2009. Elle est déjà vendue dans une dizaine de pays.
Vous êtes aussi derrière Commandant Clark, un projet original...
GO-N : Nous nous sommes demandés ce qu'étaient devenus les animaux qui avaient été envoyés dans l'espace aux débuts de la conquête spatiale... imaginant qu'ils avaient dû y rester, et même être rejoints par d'autres, en particulier des éléphants, que nous aimons beaucoup! C'est une comédie très cartoon, coproduite avec France Télévisions et la participation de Cartoon Network, qui nous a valu d'être la sélection du concours de la Procirep (société civile des producteurs de cinéma et de télévision), nos César à nous, dans la catégorie animation. Mais la date de sa diffusion doit rester secrète, concurrence entre les chaînes oblige !
Quel est exactement le travail réalisé dans vos bureaux du 9e ?
GO-N : Nous avons d'abord fait de la sous-traitance. Mais toute la pré-production de Commandant Clark a été faite dans le 9e : la création, les décors, le story-board (plan des séquences), avec des intermittents qui ont travaillé de décembre 2008 à janvier 2010. Puis les animations ont été finalisées en Malaisie, avant de revenir ici pour être vérifiées, corrigées, réajustées, se voir ajouter des effets spéciaux...
Ces animations ne pourraient pas être réalisées en France ?
GO-N : Leur coût serait beaucoup trop élevé. Il faut savoir que la production d'une série, pour treize heures de programme, coûte de 5 à 6 millions d'euros, dont 70 à 90% dépensés en France. Pour 52 épisodes, il faut en moyenne 8 scénaristes (supervisés par un directeur d'écriture), 10 story-borders, 15 personnes en post-production.
Et la musique ?
GO-N : Pour "La famille Trompette", nous avons travaillé avec John Du Prez, compositeur des Monty Python, mais aussi des Tortues Ninja, ou de Spamalot. Julien Di Caro a écrit la musique de Lou. Enfin, c'est à Séverin que nous avons confié la partition de Commandant Clark : il fait de la musique depuis une vingtaine d'années, au sein du duo électro-pop ONE-TWO, ou en solo, comme dans son album "Cheesecake" dont les prises live ont été travaillées à Pigalle.
Les financements sont internationaux ?
GO-N : Nous réalisons un pilote de quelques minutes que nous proposons aux chaînes, nos principaux clients étant TF1, France Télévisions, M6 et Canal+. Leur aide au développement, ajoutées à celles du CNC, représentent environ 50% du financement français. Nous complétons à l'international avec des pré-ventes aux chaînes étrangères, ou des avances de distributeurs qui travaillent sur des grandes régions (Amérique du Nord, Amérique latine, Asie..). Quand le financement des séries n'a pas nécessité la cession de ces droits à un distributeur, GO-N gère en direct la distribution monde, c'est le cas pour "Lou" et "Commandant Clark".
Dans un monde où la concurrence est forte, les créateurs français ont des avantages...
GO-N : En effet, les chaînes de télévision sont obligées d'investir et de diffuser des œuvres françaises, système qui permet de soutenir la production, et qui ne se retrouve qu'au Canada. Et les soutiens financiers (CNC, Procirep) ne sont accordés que si une partie du travail est réalisée en France.
Les talents français sont-ils appréciés ?
GO-N : Notre graphisme est hyper reconnu dans le monde, pour les séries animées de télévision, mais aussi par les Pixar, Dreamwork... chez qui travaillent une cinquantaine de Français. Nous avons d'excellentes écoles de design, de graphisme. Des chasseurs de tête sont par exemple toujours présents à la sortie des Gobelins, pour embaucher la moitié des promotions.
Quant au contenu, c'est une affaire de bon sens : pas trop de pédagogie pour ne pas être ennuyeux, pas de gestes dangereux reproductibles (un enfant qui sortirait indemne d'une chute par la fenêtre)... Pour s'exporter, il ne faut pas être trop franchouillard, éviter l'humour cynique et les jeux de mots, tenir compte des sensibilités locales: un pull moulant une forte poitrine, l'évocation d'une mère célibataire, peuvent être mal perçus.
Quelle est votre principale difficulté ?
GO-N : La réduction de près d'un 1/3 des budgets des grandes chaînes, du fait de la baisse des recettes publicitaires et de la crise. Une crise encore beaucoup plus violente à l'étranger, notamment aux USA, surtout en 2009.
Et ce qui vous passionne le plus ?
GO-N : Pour Anne, le développement, la phase préparatoire. Pour Eric, les événements internationaux, aller convaincre à l'autre bout du monde, jongler entre Paris, Angoulême, Londres, la Malaisie, on se dit que la réussite est un petit miracle! Et puis on rencontre des gens très ouverts, on est dans l'économie mondiale, avec des studios indiens par exemple maintenant super équipés, on n'est plus dans le tiers monde !
Y a-t-il un style français ?
GO-N : Pas un style, mais nous savons fusionner des styles, avec un dessin très varié, élégant, sophistiqué. Avec environ cinquante producteurs, dont une vingtaine très actifs, et une "nouvelle vague" depuis une dizaine d'années qui a permis de sortir d'une certaine animation à la papa, la France est le troisième producteur mondial, juste derrière le Japon et les Etats-Unis (en concurrence pour la première place). Et le volume français est très proche de ces leaders.
Pourquoi vous être installés dans le 9e ?
GO-N : Parce que Anne y habitait ! Le 9e est très central, tous les dessinateurs habitent dans les arrondissements voisins, les quartiers des artistes, et les moins chers !
Quels sont vos atouts ?
GO-N : Une petite structure très flexible, nos salaires qui ne sont pas hollywoodiens...
Et vos projets ? Vous pensez rester dans l'animation ?
GO-N : Pour l'instant, nous avons trois ou quatre projets en cours, à des stades différents. On aimerait aussi passer à autre chose, comme le cinéma. Mais cela ne s'improvise pas, nous sommes pour l'instant en période de consolidation !
Propos recueillis par Emmanuelle Cohendet pour le Daily Neuvième.