Si l’on parle beaucoup d’Haïti après l’effroyable tremblement de terre qui a frappé l’île, François Prévot, de la librairie Climats, rue de Clichy, rappelle ici l’extraordinaire richesse littéraire de ce pays. Il présente deux livres de femmes, l’une vivant en Haïti, l’autre expatriée au Canada.
« Saisons sauvages », Kettly Mars, Mercure de France, 18.80 €
« Saisons sauvages » se situe au début des années 60, alors que François Duvalier s’apprête à changer la constitution et se faire désigner « président à vie », et lâche ses troupes de Tontons Macoutes sur le pays pour y faire taire toute opposition. La folie meurtrière est en marche, Daniel Leroy, jeune journaliste d’opposition est arrêté, et Nirvah, son épouse, désemparée, sans nouvelles, va frapper à la porte du chef de la police, le secrétaire d’état à la sécurité publique Raoul Vincent.
Elle est jeune et belle, elle est la femme de son ennemi. Elle est aussi métisse, cette classe jalousée et méprisée par l’idéologie officielle. Alors, il la veut, il décide qu’elle sera sa maîtresse. Et dans cet atroce jeu de pouvoir où elle ne peut que perdre, Nirvah tente de lutter avec la seule arme qui lui reste : la séduction.
Kettly Mars nous rappelle ce que fut la terreur "duvaliériste" : assassinats politiques, massacres « pour l’exemple », corruption à tous les niveaux de la société. Elle choisit de le montrer à travers le destin de Nirvah et de ses enfants, car si la dictature détruit toute forme de cohésion sociale, elle touche aussi chacun au plus profond, au plus intime.
« Le livre d’Emma », Marie-Célie Agnant, Vents d’ailleurs, 16 € (paru en France en 2004)
Marie-Célie Agnant est née en Haïti et vit au Québec où elle situe « Le livre d’Emma ». Flore, une jeune femme d’origine haïtienne vivant au Québec, est chargée d’un travail d’interprète auprès d’Emma. Celle-ci, accusée d’infanticide et internée en hôpital psychiatrique, refuse désormais de parler français et ne s’adresse aux médecins que dans sa langue créole natale.
D’abord hostile, Emma s’ouvre peu à peu à Flore. A raison de deux séances par semaine, elle lui raconte son histoire, mais aussi celle de ses aïeules, depuis sa propre mère Fifie en remontant à Kilima, la première, arrachée à son village par les négriers.
Ce « grand livre des femmes venues du pays de Guinée » est fait de souffrances, de mépris, d’humiliations, transmis de génération en génération jusqu’à Emma, dont la thèse sur l’esclavage fut par deux fois rejetée.
« Peut-on guérir de la haine et du mépris ingurgités à forte dose depuis la naissance du monde ? » Au rythme des séances à l’hôpital, l’écriture de Marie-Célie Agnant se fait de plus en plus tendue, intense.
Emma joue, mime ses personnages, ébranlant la vie de Flore qui s’approprie à son tour ce récit déchirant , elle nous force à regarder en face ce que fut l’ignoble histoire de l’esclavage. Nirvah et Emma, deux portraits émouvants et tragiques de femmes antillaises, deux destins universels.
François Prévot pour le Daily Neuvième