Le 9e est devenu pour elle "un arrondissement de famille". Lorsqu'elle s'y est installée, en 1983, Paulette Decraene était l'une des quatre secrétaires particulières du président de la République François Mitterrand. Elle a travaillé vingt-sept ans à son côté. Rencontre.
Dans son chaleureux appartement de la rue Cretet, c'est surtout l'Afrique qui saute aux yeux, par une multitude de tableaux, une collection de masques et autres souvenirs.
Cette passion pour le continent africain, Paulette Moreau (photo), née et élevée dans les Deux- Sèvres de 1936 à 1950, l'a contractée en épousant Philippe Decraene, journaliste à Combat puis grand spécialiste de la question au Monde. Ils l'ont vécue avec la revue Le mois en Afrique puis en lançant, en 1968, le bimestriel L'Afrique littéraire et artistique, dont Paulette Decraene assuma la responsabilité jusqu'au dernier numéro, en 1981. Une année qui marquait la fin d'une aventure mais le début d'une autre : les élections de mai portant François Mitterrand à la présidence, Paulette Decraene, sa secrétaire, s'installait à l'Elysée.
De Morland à Mitterrand
Le futur président, elle l'avait vu régulièrement dans son enfance. C'était un ami de son père depuis qu'ils avaient été co-détenus dans un stalag. Elle n'avait pas osé le solliciter quand elle avait rejoint Paris pour suivre les cours de l'EHECJF (Ecole de haut enseignement commercial pour les jeunes filles), mais le hasard d'un coup de téléphone lui permit de rejoindre l'UDSR (Union démocratique et socialiste de la Résistance) dont il avait pris la présidence. Secrétaire administrative, elle cessa un temps de travailler pour élever ses enfants, avant de reprendre du collier en 1965, pour la première campagne électorale de François Mitterrand. Elle ne devait plus le quitter, jusqu'à la fin de son deuxième mandat.
Paulette Decraene a raconté cette expérience unique dans Secrétariat particulier. Un livre qui "n'est pas politique, ce sont des souvenirs personnels, sur des moments forts, des rencontres, des événements". L'occasion pour le lecteur de vivre ou revivre trois décennies de vie politique - et leurs acteurs - depuis les coulisses. Mais pas question d'y découvrir des scoops croustillants sur le président ou son entourage. "Dans secrétaire, il y a secret". Et, deux ans après, elle maintient cette réserve, tout en racontant volontiers ce qui fut son quotidien.
Dans les coulisses
Comment celui qu'elle appelait "Monsieur" arrivait toujours très tôt, pour ne repartir qu'après avoir commenté "avec drôlerie, sans langue de bois", le journal de 20 heures en présence de l'une de ses secrétaires. Les écoutes téléphoniques ? "Mais il y en a toujours eu ! Elles étaient transmises sur du papier pelure bleu, dont il ne regardait pas les 2/3."
Son meilleur souvenir, à elle qui était "chargée de tout, de la téléphonie au courrier en passant par assistante sociale" ? "Le 10 mai 1981, tellement extraordinaire. Ça allait être autre chose ! Des moments à l'étranger aussi, quand je l'accompagnais dans l'un de ses nombreux voyages et qu'ils prenaient une tournure plus familiale."
Quant au plus mauvais souvenir, c'est la maladie du président, "quand tout devenait une épreuve physique, comme 25 marches à monter. Mais il était porté par sa fonction".
Un patron difficile ? "Je me suis fait engueulée une seule fois, de 1973 à 1995 ! Il ne disait rien, tout était dans le regard. Il m'a toujours intimidée, parce que lui-même était timide, et il en imposait. Mais il avait tenu que secrétaires et conseillers soient traités de la même façon. Et, pour lui parler, les ministres devaient passer par nous. "
Payée par France Télécom
Ce qui l'a le plus surprise en côtoyant les politiques ? "La difficulté de leur métier, qui demande beaucoup de travail."
Et l'Elysée, un monde impitoyable pour la lutte du pouvoir ? "Au sein des conseillers entre eux, notamment. C'est un monde dur, où tous les coups sont permis, où la jalousie tue tout." Ce dont Edith Cresson aurait fait particulièrement les frais. "Les hommes ont tout fait pour la virer, cela a commencé dès son arrivée."
Les gens qui l'ont marquée ? A gauche, Cheysson, "remarquable, je pense que toutes ses gaffes étaient calculées", Sauter, éphémère ministre des finances, Fabius, "quelle tête bien faite !". A droite, Juppé, Chirac, "le plus gentil, il disait toujours bonjour, alors que je n'ai jamais entendu la voix de Balladur pour qui une secrétaire semblait comme un chien". Mais les emplois fictifs à la mairie de Paris ? "C'est quoi cette histoire ! A l'Elysée, il n'y a pas de budget pour le personnel. Moi, j'ai été payée pendant douze ans par France Télécom, deux autres secrétaires par la Poste ! Les autres postes étaient financés par Air France, la SNCF, des ministères..."
Que pense-t-elle du PS aujourd'hui, de ses luttes intestines ? "Je vais reprendre ma carte, mais il n'y a pas de charisme dans tout ça. Fabius s'est tué lui-même avec son non à l'Europe. Pour moi, François Hollande est le mieux préparé. Il sait parler aux gens, comme Chirac, comme François Mitterrand qui le disait, "faire de la politique, c'est parler aux gens"".
Paulette Decraene, après un passage au ministère de la culture, a pris sa retraite. Toujours passionnée par l'Afrique, elle s'y rend régulièrement, œuvre au sein de France Terre d'Asile, cultive l'art d'être grand-mère. Mais son appartement de la rue Crépet est comme un lien avec François Mitterrand : son mari et elle l'ont acheté à une sœur du président quand, en 1983, elle s'est résignée à quitter Sceaux qu'elle aimait tant pour être dans le 9e, "parce que mon mari pouvait aller travailler au Monde à pied".
Elle est aujourd'hui très attachée à l'arrondissement, d'autant que l'un de ses fils, l'une de ses petites-filles et un neveu sont venus y vivre. "Il devient un arrondissement de famille !"
Emmanuelle Cohendet pour le Daily Neuvième.
Secrétariat particulier, Paulette Decraene, préface de Louis Mermaz, éditions l'Archipel, 307 p., 18,95 euros.