François Prévot, de la librairie Climats, rue de Clichy, a eu un coup de coeur pour Nuit, de l'écrivain de l'Ouzbékistan Tchulpân.
« Nuit » - Tchulpân, Edition Bleu Autour, 23.50 €
.Traduit de l’ouzbek par Stéphane A. Dudoignon.
Tout commence comme un conte villageois: Zebi a 15 ans, son père règne en tyran sur sa famille, et elle vit dans la crainte de voir les marieuses entrer dans sa maison. Avec la complicité de sa mère, elle part à la campagne, rejoindre un groupe d’amies: les jeunes filles vont passer quelques jours à rire et chanter, insouciantes du monde qui les entoure.
Nous sommes en 1916, dans ce qui est alors le Turkestan (aujourd’hui en Ouzbékistan), province musulmane éloignée du grand empire russe. De son écriture légère et poétique, l’auteur nous mène d’une saynète villageoise à l’autre: les chants innocents des filles, le garçon qui ose, un tout petit peu, braver les interdits en regardant par-dessus le mur, ou encore le père, oisif et paresseux, tout entier dévoué à son maître soufi.
Le colonialisme russe contre archaïsme féodal
Puis le monde extérieur pénètre cet univers apparemment immuable. Tout d’abord, le Mingbochi, petit despote local, corrompu, installé par l’autorité coloniale veut prendre Zebi pour quatrième épouse. Son conseiller, Mir Yacoub, habile manipulateur, joue les uns contre les autres pour maintenir son pouvoir et ses richesses. La puissance russe, en la personne du gouverneur, vient imposer sa guerre, et le lointain bruit de fond du premier conflit mondial fait éclater les révoltes contre la conscription. Les « modernes » enfin, mouvements de jeunes intellectuels musulmans réformateurs, contemporains et proches des jeunes turcs, luttent autant contre le colonialisme russe que contre l’archaïsme de cette société féodale.
Condamné pour nationalisme bourgeois
Tchulpân (de son vrai nom ‘Abd al-Hamid Sulaymân), poète et romancier né vers 1897, fit parti de ce mouvement rénovateur. Dans ce grand roman au style moderne et inventif, il croise et recroise de nombreux destins individuels tout en petites intrigues, amoureuses ou politiques, tissant ainsi une fresque sociale de son pays à la veille de la révolution bolchevique. Toujours proche de ses personnages et de son peuple, il y peint en détail leur vie quotidienne et leurs traditions sous un ciel lourd de menaces.
A sa parution en 1936, ce roman fût un succès populaire mais perçu par les autorités comme une violente critique du stalinisme. Tchulpân et d’autres intellectuels musulmans furent arrêtés et déportés. Il fut condamné pour «nationalisme bourgeois» et fusillé en 1938.
Dans une passionnante postface, Stéphane Dudoignon, le traducteur et spécialiste de l’islam d’Asie Centrale, retrace l’histoire de ce mouvement moderniste et de son élimination par Staline. Une grande découverte littéraire, d’autant plus remarquable que la littérature d’Asie centrale nous reste inconnue à ce jour.
François Prévot pour le Daily Neuvième