Une BD en novembre dernier; une participation au scénario du Ruban blanc qui cartonne au cinéma; un livre, Mon chèque, qui vient de sortir chez Plon; une pièce, Audition, le mois prochain au théâtre Edouard VII... Et dire qu'il est à la retraite! Rencontre avec Jean-Claude Carrière (photo DR) dans sa belle maison du 9e.
Rue Victor Massé. Au fond de la cour, une grande et belle maison ceinte de buis taillés. Jean-Claude Carrière, sa barbe, sa voix, son charme immuables (78 ans, vraiment ?) nous ouvre la porte. On laisse à droite la salle à manger écarlate et sa grande table dressée pour de nombreux convives pour rejoindre le salon, déclinaison de bruns, et y déguster un thé, au fond d'un immense canapé. Les lieux, meubles et objets, ressemblent à l'homme, sans superflu, puissants, sereins. Deux petites-filles s'approprient joyeusement les coussins, "Est-ce qu'on dérange ?" "Un peu", reconnait notre hôte dans un sourire. On gaffe: "Vos petites-filles ?" "Ma fille et une de ses amies". Il ne nous en tient pas rigueur : marié trois fois, Jean-Claude Carrière a effectivement une fille de 47 ans et une de 7 ans, sans oublier deux petits-enfants. Les petites déménageuses vont faire leur cabane plus loin. Le petit chat est là. L'interview peut commencer.
Vous avez déjà écrit près de 30 livres, une soixantaine de scénarios, une dizaine d'adaptations au théâtre. Pouvez-vous nous dire quelques mots de votre cinquième pièce, Audition, qui est jouée le mois prochain au théâtre Edouard VII?
Jean-Claude Carrière : La première représentation a lieu le 9 février. Les répétitions se passent bien, avec une mise en scène de Bernard Murat avec qui j'ai déjà beaucoup travaillé, six acteurs dont Jean-Pierre Marielle que je connais depuis très longtemps, auquel se confronte Manu Payet, un nouveau venu du one man show que j'aime beaucoup.
Votre actualité, c'est aussi un livre, Mon chèque, qui paraît ces jours-ci...
J.-C. C. : Mon chèque raconte les déboires d'un scénariste qui, pour récupérer son dû auprès d'un producteur de cinéma, doit se heurter aux techniques les plus retorses et tortueuses. Il y a beaucoup de vécu là-dedans...
Vous avez également été consultant pour l'écriture du Ruban blanc (700 000 entrées à ce jour). Vous vous êtes lancé dans la BD avec Le ciel au-dessus du Louvre (dessins Bernar Yslaire) paru en novembre... Comment arrivez-vous à tout faire?
J.-C. C. : Sans effort. Et j'ai le temps, je n'ai pas besoin d'avoir un autre métier pour vivre, même si j'ai eu des hauts et des bas. En revanche, je ne peux passer une journée sans écrire, même si aujourd'hui, je n'ai rien foutu! Avant vous, j'ai reçu un lama pour parler de bouddhisme. Après votre départ, j'irai travailler. Mais je suis à la retraite, ce qui m'apporte une sécurité financière.
Vous avez également été acteur. Mais jamais réalisateur. Pourquoi?
J.-C. C. : Au départ, j'ai fait des courts-métrages. Mais quand on fait de la réalisation, on a une étiquette, on ne peut plus faire autre chose. C'est la meilleure décision que j'ai prise, décider de ne pas être metteur en scène. Jean Renoir a écrit de très bons livres mais il n'a jamais été considéré comme écrivain. En revanche, être acteur, de façon très épisodique, a été intéressant : passer de l'autre côté de la caméra permet de voir quels sont les problèmes que l'on passe son temps à poser à d'autres!
Avez-vous toujours des petites boîtes avec des bouts de papier sur lesquels il y a des situations, des indications, que vous tirez au hasard pour les mettre en situation ?
J.-C. C. : J'en ai une masse énorme ! Il faut stimuler l'imagination. J'utilise aussi les rêves, je me couche en laissant aller les images... Pendant toutes les années où j'ai travaillé avec Bunuel, nous inventions chaque jour une histoire d'une demi-heure, pendant que nous travaillions à autre chose, un entraînement pour ne pas laisser son cerveau s'endormir. Je prends aussi des idées dans la rue, je fais des croquis... Environ la moitié de mon travail relève de mon initiative, l'autre de projets que l'on me propose: "Auriez-vous une idée, un angle, pour aborder tel sujet"...
Comédies, drames, sujets légers ou plus profonds, votre œuvre, dont les critiques saluent à la fois la quantité et la qualité, reflète votre "dispersion curieuse". Quel en est le fil rouge ?
J.-C. C. : Le désir de qualité, la volonté de se défendre de la médiocrité, des arguments de l'argent qui peuvent être très subtils. On l'a vu l'an dernier quand il a semblé tomber dans une crise, pour en sortir plus vigoureux ! Et l'intérêt pour les autres cultures.
Y a-t-il des sujets qui ne vous intéressent pas ?
J.-C. C. : Je n'ai jamais écrit sur le domaine du sport. Pourtant j'en aime bien certains, en tant que spectacle. Cela viendra peut-être... Mais à mon âge, il reste peu de temps, quelques années, quelques mois... On travaille au coup par coup. Il n'est plus question de passer onze ans sur un projet comme le Mahabharata avec Peter Brook !
Estimez-vous toujours, comme vous l'avez dit, que ce que vous avez le mieux réussi jusque là dans votre vie, c'est votre vie?
J.-C. C. : Oui. Je pense que le petit garçon que j'étais pourrait peut-être me faire un certain nombre de reproches mais pas celui de ne pas l'avoir fait voyager, de lui avoir fait mener une vie de curiosité, de rencontres, de découvertes. Et je n'ai pas de péché primordial sur la conscience !
Si vous ne deviez garder qu'une œuvre ?
J.-C. C. : Le Mahabharata. C'est la chose la plus difficile mais la plus passionnante que j'ai faite. J'ai découvert une culture - je retourne en Inde deux fois par an. Et le souvenir d'Avignon, en juillet 1985, où nous avons dû refuser 60 000 spectateurs, où les gens ne vous disent pas bravo, mais merci... Ce fut vraiment extraordinaire. Quand je vois les films que j'ai écrits, j'éprouve un double sentiment : j'ai à la fois un œil critique, en me disant j'aurais pu faire ça ou cela, et d'un autre côté, serais-je encore capable d'écrire cela ? Il y a par exemple une ou deux scènes de Belle de jour , comme celle où Piccoli retrouve Catherine Deneuve dans la maison de rendez-vous, dont je ne changerais pas une syllabe.
Les rencontres qui vous ont particulièrement marqué ?
J.-C. C. : Bunuel bien sûr, Brook, Tati, Etaix, ce sont des piliers. Le Dalaï Lama aussi. Je suis en ce moment sur un film qui raconte l'histoire des Dalaï Lama. Et mon dernier grand projet est un film en Chine, j'ai déjà le sujet - une histoire contemporaine mais autour de la pensée de Lao-Tseu -, le metteur en scène chinois, même mon nom chinois a été accepté (nécessaire à cause du Tibet). Reste à trouver l'argent ! Mais j'aimerais vraiment le mener à bien avant de mourir.
Vos amis font partie du monde du spectacle ?
J.-C. C. : Il y a des hurluberlus comme Jean-Pierre Coffe, des écrivains érudits comme Oberlé, un nouveau comme Atiq Rahimi, le prix Goncourt 2008 pour Syngué Sabour. Il est très intelligent, très cultivé, très beau. Je travaille avec lui à l'adaptation de son livre pour le cinéma, c'est une expérience très intéressante. Mais l'un de mes meilleurs amis est mon filleul, Philippe Barthès. Avec son épouse, ils forment un couple inouï. Ils vivent dans leur village, simplement, mais en appréciant chaque jour comme si c'était le premier, avec la même intensité. Et puis il y avait Jean Carmet, que je regrette beaucoup.
Vous qui avez écrit le Dictionnaire amoureux de l'Inde, du Mexique... pourriez-vous écrire celui du 9e ?
J.-C. C. : Il serait moins gros que les autres mais il est vrai que c'est un arrondissement chargé d'histoire, même si elle ne remonte qu'au milieu du XIXe siècle. Il serait bien sûr très tourné sur la vie nocturne.
Mais c'est un arrondissement auquel vous êtes attaché ?
J.-C. C. : Je ne l'ai pas choisi. C'est un appartement, square La Bruyère, qui m'y a amené. Au bout de 15 ans, en 1976, j'ai acheté cette maison, chargée d'histoire. Ancien Cercle Masset, ce fut un bordel jusqu'en 1931. Toulouse-Lautrec venait peindre ici, Stéphane Sweig y a vécu... Et puis je vois défiler les gens de l'autre côté, dans l'immeuble... Une vieille dame vient de mourir, il y a les condoléances, on va à l'enterrement. Le footballeur Dorhasso a emménagé, ses deux petites-filles viennent jouer ici. C'est marrant d'être le pilier, d'être là quand tout le reste change autour. Et puis j'aime faire la rue des Martyrs tous les dimanches matins. Tout le monde se salue, on dit bonjour à la fleuriste, on boit un coup. J'aime beaucoup l'aspect métissé du 9e, celui du haut bien sûr, le vrai 9e commence quand on monte! Et il n'a pas tellement changé depuis que j'y suis installé, mais j'avais infiniment regretté la démolition du cirque Médrano, où j'avais vu Buster Keaton et, plus haut, celle du bal du Tabarin. C'est toute une architecture unique du spectacle, qui serait aujourd'hui classée, que l'on a abattue, particulièrement sous Pompidou.
Vous y avez un souvenir particulier?
J.-C. C. : J'en ai mille ! Des fêtes dans cette maison, tout le cinéma y a défilé et y défile encore. Il y a des concerts, nous avons fêté le Goncourt de Rahimi, avec Carole Bouquet, Jeanne Moreau...
Des commerçants favoris, une "cantine" ?
J.-C. C. : Le 9e est riche de commerces. Pour les restaurants, je vais tantôt au Thaï de la rue Condorcet, à l'Olympe rue Saint-Georges, à l'Italien de la rue des Martyrs...
Et des artistes ?
J.-C. C. : Ici, il y a tous les styles. Toulouse Lautrec, bien sûr, Mallarmé, Baudelaire..., mais entre tous, André Breton, qui a vécu au 42 rue Fontaine. J'étais très ami avec sa veuve, Elisa, j'y mangeais tous les dimanches, je me mettais derrière son bureau, je manipulais ses objets... Les surréalistes ont beaucoup marqué le 9e et le 18e, avec le café Cyrano où ils se retrouvaient.
Propos recueillis par Emmanuelle Cohendet