Place Clichy, son trafic, ses piétons, ses travaux... Et puis, dans la rue du même nom, le n°84, entre deux cariatides. Poussez la porte et tout bascule. Vous voilà dans une salle de 600 m2, 8 mètres de hauteur sous plafond, éclairée par une immense verrière. Le décor, signé Jean Miroude, date de 1901. Bienvenu au mythique Cercle Clichy-Montmartre.
L'ambiance y est aussi feutrée que les tapis verts et bleus. Le silence est juste troublé par l'impact des queues de billard sur les boules et le cliquetis des jetons de jeux. Mais ce décor incroyable, ces tables de billard et de poker, ces quarante-cinq sièges de bois en gradins, autour d'une grande table colorée, cela ne vous rappelle rien? Canal+ le vendredi à 22h30, bien sûr... C'est effectivement là que Frédéric Beigbeder enregistre régulièrement son émission de cinéma, "le Cercle".
Le lieu a aussi inspiré les cinéastes: Le Gentleman d'Epson avec Gabin, Le Marginal, La Scoumoune avec Belmondo ou, l'an dernier, les films consacrés à "l'ennemi public n°1", Mesrine, qui jouait ici avant d'être poursuivi par toutes les polices.
Luc Richard (photo), à la tête du Cercle depuis 25 ans, évoque ces tournages avec passion. Ancien étudiant en histoire de l'art, il aime et préserve ces lieux chargés d'histoire. Seuls un bar, en 1950, et la verrière, réalisée il y a sept ans par le peintre montmartrois Jean Giroux, sont "récents".
L'histoire de l'établissement commence sous Richelieu, par un lieu de plaisir, la Folie Bouxière. Il est réhabilité en 1901 en un restaurant populaire, le bouillon Duval, jusqu'à la seconde guerre mondiale. Les Allemands en font une remise. En 1947, Jean Bauchet achète le tout.
C'est lui qui crée l'Académie de billard, avec un Multicolore, cette "roulette du peuple" cernée de gradins. Au début des années 1980, il confie l'affaire à son gendre, Luc Richard.
Ce dernier n'est pas un débutant. A l'époque, il a fait ses armes dans l'hôtellerie et la restauration. Bauchet lui a déjà confié la brasserie Wepler puis le Casino de Paris qui, après un glorieux passé, est dans une très mauvaise passe. Luc Richard et son épouse Marie-Claire, en tombent amoureux. Ils le relancent sous forme de music-hall, grâce notamment à l'adhésion de Gainsbourg qui y crée son dernier tour de chant.
L'aventure dure une douzaine d'années sans oublier quatre ans au Châtelet. "Pourtant, au départ, je n'y connaissais rien !" s'amuse Luc Richard. Il n'y connaît rien au jeu non plus. Il apprendra. A Wagram d'abord, puis à Clichy.
En arrivant au Cercle, il change les tables de belote contre des billards américains pour séduire les jeunes. Il va même en chercher les règles à Chicago, quitte à ferrailler avec la Fédération pour les faire accepter. "Aujourd'hui, avec 15 billards, nous sommes la dernière grande salle parisienne", lance-t-il. Deux professeurs y enseignent et y organisent des tournois, comme l'Open de Paris, "seul tournoi européen", dont la finale avait lieu ce dimanche 17 janvier.
La banque, c'est vous !
Outre le billard (6 euros de l'heure) et le multicolore (2 euros la partie), ce sont les jeux de cartes, introduits il y a quinze ans, qui forment le gros des 250 à 300 joueurs quotidiens. Le Pok 21, "Canada dry du black-jack", le Stud Poker et surtout, grâce à Patrick Bruel, le Texas Holden.
Là encore, les joueurs sont de tous âges et de tous horizons, même si les femmes restent rares. "C'est cette diversité que j'aime le plus dans ce métier, confie Luc Richard, ravi qu'un chômeur et un Pdg puissent devenir copains autour de la table, à égalité.
Pour le Texas Holden, les caves (mises...) sont de 50, 100, 250 euros, parfois plus, au choix des joueurs. Car on est dans un club privé. Pour pouvoir y pénétrer et y jouer, il faut être majeur, non interdit de jeu, laisser sa carte d'identité à l'entrée, et régler une cotisation de 40 euros.
"Mais ici, on ne joue pas contre l'établissement, poursuit Luc Richard. C'est l'argent des membres qui est en jeu. Le Cercle en prélève 10%. Dont il reverse 70% à l'Etat. Un prélèvement supérieur à celui des casinos". Luc Richard n'oublie pas qu'il préside le syndicat des cercles de jeux français.
"Le Concorde vient de rouvrir, un autre a été créé à Haussmann. Il ne reste plus que huit cercles à Paris. Quand j'ai commencé, nous étions seize", s'inquiète-t-il. Et entre les taxes et les charges d'une PME (Clichy-Montmartre emploie 80 salariés), Luc Richard se dit qu'il aurait bien meilleur compte à transformer le Cercle en restaurant branché ou en piano bar... Il y pense, dit-il, ajoutant aussitôt: "Sauf si ma fille, qui travaille avec moi, veut poursuivre. Ça me plairait car je n'ai pas envie que ça s'arrête !"
Emmanuelle Cohendet pour le Daily Neuvième
Cercle Clichy-Montmartre, 84 rue de Clichy, 75009 Paris.