Au 13 rue Drouot, Armand Deroyan (photo) est le seul marchand de tapis et tapisseries anciens à Paris. Cet arménien d'origine aux moustaches à la "Dali" et au timbre de voix de ténor représente la huitième génération de sa famille dans le commerce de tapis. Un "métier d'homme" et une prédisposition déjà à 11 ans. "A l'école, alors qu'il fallait dessiner un métier à tisser avec des fils, j'avais déjà dessiné un tapis", se souvient Armand. Interview.
Comment avez-vous commencé dans le métier de marchand de tapis?
Armand Deroyan: Avec mon grand-père et mon père, j'ai toujours baigné dans ce milieu. En Arménie, c'est une longue tradition. Ce sont les hommes qui font ce métier. Après le génocide arménien, nous nous sommes installés dans les années 20 à Marseille. J'ai commencé à 18 ans par la restauration de tapis. J'étais un manuel et j'ai appris sur le tas le métier très vite. Dans la famille, ma grand-mère et ma mère étaient brodeuses. A cette époque, les familles bourgeoises préparaient la dot de leur fille et il y avait beaucoup de travail.
Y a-t-il un point commun entre la restauration de tapis et de tapisserie?
AD: Que ce soit un tapis oriental, art déco ou une tapisserie, ce qui compte c'est l'agilité des mains. Certes, il y a le matériau comme la soie, les différents cotons ou les laines, les motifs plus ou moins complexes ou les couleurs et les teintures mais pour moi, l'essentiel c'est le talent. Dans mon atelier en Turquie, les hommes sont capables de restaurer tous types de tapis. En France, cela devient plus compliqué car il y a de moins en moins de personnes qui pratiquent ce métier et elles sont de plus en plus spécialisées.
Où restaurez-vous vos tapis ou tapisseries?
AD: En Turquie, j'ai un atelier de 110 personnes, à majorité des hommes. C'est une tradition en Turquie. Le métier est trop physique pour une femme. Les femmes, elles, brodent. Le coût de la main d'œuvre est tel que notre métier est de plus en plus difficile à préserver. Certains travaux sont si complexes et si longs que le prix de la restauration devient exorbitant. J'ai une dessinatrice qui reconstitue sur un calque les motifs manquant du tapis. Ils sont ensuite envoyés en Turquie pour le tissage.
Depuis combien de temps êtes-vous installé rue Drouot?
AD: Depuis vingt ans. Je vais tous les jours à l'hôtel des ventes de Drouot et même plusieurs fois par jour. C'est incontournable mais cela fait longtemps que j'ai n'ai pas déniché quelque chose d'exceptionnel. Ma meilleure trouvaille a été une tapisserie lorraine du début 18e siècle de Carton de Charles Herbel et Jean-Baptiste Martin (photo). Cette pièce très rare représente la victoire de l'archiduc Joseph à Landau. Elle est actuellement au musée de Francfort pour l'exposition de André Charles Boulle. Je l'ai acheté à l'étranger et ce travail est vraiment exceptionnel. Son prix est de 1.500.000 euros. Des musées sont très intéressés mais ils cherchent des financements.
Après une quarantaine d'années dans le métier, comment le voyez-vous aujourd'hui?
AD: Il y a un désintérêt du public pour les tapis et les tapisseries. Ce sont les grands collectionneurs ou les musées qui préservent aujourd'hui cette richesse. En France, des villes comme Beauvais, Aubusson ou la Manufacture des Gobelins et la Flandre incarnaient l'excellence en la matière. Les tapis d'orient sont en perte de vitesse dans l'Hexagone, ce qui n'est pas le cas en Italie et dans une moindre mesure en Allemagne. Les tapis art déco ont encore la faveur de collectionneurs. Internet a changé aussi notre manière de travailler. Si rien ne remplace les contacts et son réseau, tout est sur la toile. Si j'ai deux collectionneurs à avertir au monde, ce sera d'une grande simplicité de les contacter. Cela rend les affaires aussi plus difficiles car tout se sait aussi très rapidement.
D'où vient cette expression "marchander comme un marchand de tapis"?
AD: En orient, tout se marchande... Même en France, on marchande pour l'achat de sa voiture par exemple...
Propos recueillis par Katia Kermoal