Françoise Xenakis (photo), habitante du 9e depuis plus de cinquante ans, vient de publier, "J'aurais dû épouser Marcel" aux éditions Anne Carrière. Le Daily Neuvième en a profité pour rendre visite à cette romancière truculente qui, "par politesse", porte voilette sur ses blessures.
"Ça," c'est le titre du dernier ouvrage de Françoise Xenakis, "J'aurais dû épouser Marcel". Mais c'est une vieille boutade familiale, rien avoir avec son mariage: la romancière s'y penche sur les "veuves blanches" qui fascinèrent son enfance solognote, des jeunes femmes de l'assistance publique, qui, privées de leurs amoureux par la guerre, recevaient une petite pension contre une chasteté absolue, l'entretien de l'église et des tombes. De ces "perdantes" pour lesquelles Françoise Xenakis a toujours éprouvé une "grande compassion".
A près de 80 ans - vraiment ? -, elle les raconte avec la truculence qu'on lui connaît depuis ses critiques littéraires au Matin de Paris, à l'Express… ou à Télématin pendant une trentaine d'années, jusqu'au clash avec William Leymergie. "On m'a parfois reproché d'avoir un langage de charretier. Mais ces mots couillus, tous dans le dictionnaire, ont un sens pour les gens de la campagne comme moi. Ce n'est ni par snobisme ni pour provoquer, mais parce que je n'aime pas la dentelle."Cinquante ans dans le 9e
Effectivement, pas de dentelle dans ses propos, ni dans son très bel appartement de la rue Chaptal qu'elle fait visiter "si on en a envie", chaleureuse et directe. Mais du rouge et du noir.
Du rouge, beaucoup, comme ses fameuses lunettes qu'elle porte depuis ses 14 ans, les murs de sa cuisine où, en buvant un café, on resterait des heures à l'écouter et à savourer son humour. "Le rire, c'est ma voilette, ma politesse." Alors avec elle on rit du gamin qui la traite de feu rouge quand elle le ralentit, "moi, mon cul, mon chien et mon panier", sur un trottoir. On rit des bêtises qu'elle a apprises à ses trois petits enfants, "une grand-mère n'est pas là pour élever, on ne fait rien si on ne désobéit pas". On rit de sa fausse réputation de très grande mondaine, "comme on ne me voyait pas aux dîners, on pensait que j'étais ailleurs, plus haut, mais Ianis et moi, on préférait rester à la maison."Iannis, c'est le célèbre compositeur, avec qui elle a vécu une "extraordinaire histoire d'amour, pleine de respect et de tendresse", de leur rencontre en 1950 jusqu'à sa mort en 2001. "Nous étions épaule contre épaule, chacun avançait grâce à l'autre."
Ensemble, ils ont eu une fille, Makhy (lutte en grec), aujourd'hui peintre et sculpteur. Ensemble, ils ont rencontré des gens extraordinaires, tels les écrivains Nikos Kazantzakis, Jorge Amado, ou le compositeur Olivier Messiaen, "il adorait mes gâteaux, mais me racontait des contes de fées très étranges…", beaucoup d'exilés, "des cons aussi qui refaisaient la révolution toute la nuit !"
Ensemble, ils ont vécu dans un meublé, puis, en 1957, au 29 rue Clauzel et enfin, en 1970, au 9 rue Chaptal, dans des anciens ateliers pleins d'histoire : propriété de la veuve de Sienkiewicz (prix Nobel de littérature pour Quo Vadis), ils auraient également accueilli les rendez-vous galants de Dumas fils.Ecrire pour survivre
Surtout, Iannis Xenakis a su ouvrir les bras d'une jeune fille de 19 ans "encore plus perdue que lui," comme il l'avait expliqué à Le Corbusier dont il était l'assistant. Car, derrière le rouge, zébré comme sur ses fauteuils, il y a du noir, très noir.
"Ma mère, directrice d'école, ne m'a jamais aimée." Et elle le lui a dit, le lui a fait sentir, à elle la petite bâtarde. Que Françoise Xenakis fasse une belle carrière, qu'elle l'accueille pendant onze ans à la mort de son quatrième mari, ("Madame mère a beaucoup pratiqué le sexe"), n'y ont rien changé : deux jours avant sa mort, la vieille dame de 103 ans le lui a confirmé : "Toi, je n'ai jamais pu t'encadrer".
Comment y survivre ? En décidant, à 9 ans, d'être écrivain. Mais, au fil de ses vingt-trois ouvrages, elle n'a jamais réussi à "extirper cette douleur". Elle va s'y attaquer après Noël, écrire aussi sur sa Sologne qu'elle a vu sortir du Moyen Age. "Ce sera mon dernier livre. Je ne le publierai pas, cela va me permettre d'être libre, mais je le donnerai à ma fille, qui en fera ce qu'elle voudra. C'est pour écrire ce livre que je suis devenue écrivain." Il devrait s'intituler "Dans mon village, on est curé de père en fils". La petite vieille au chien n'a pas fini d'être offusquée…Son 9e à elle
Un lieu: Le Musée de la Vie romantique. Son directeur est très gentil, mais je n'ai pas le droit d'y aller avec mon chien, alors que j'adorerais, comme avant, m'installer sur un banc du jardin pour lire. Alors je fais la grève du musée romantique, pourtant lieu féérique.Un souvenir: L'école de la rue Milton, quand ma fille me demandait de l'attendre au coin. "T'as des lunettes et des bas en couleur, les autres mamans rigolent".
Un artiste: J'étais très amie avec un monsieur qui promenait son chien comme moi place Pigalle, et qui, avec deux longues larmes qui coulaient sur ses joues, me disait, "Vous voyez, moi, madame, j'étais clown". Il y avait aussi Messiaen, place Clichy, le peintre Georges Arditi rue Clauzel…
Un restaurant: Le Blabla, rue Blanche, les patrons sont très gentils, et on y mange très bien.
Ce qu'il faudrait préserver: Je regarde de près ce qui se fait dans le 9e, j'aime beaucoup Jacques Bravo, cultivé, très actif. Mais il est vrai que le quartier devient bobo, avec des jeunes friqués qui arrivent. Je regrette qu'il n'y ait pas beaucoup d'herbe. Au bout de ma rue, il y a un parc ravissant mais les enfants n'ont pas droit aux pelouses !
Emmanuelle Cohendet pour le Daily Neuvième
Françoise Xenakis, J'aurais dû épouser Marcel, éditions Anne Carrière, 189 p., 17 euros.
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